Pour une nouvelle vision de la nature à la ville

 

Carlo Ratti, Architecte et ingénieur, est co-fondateur du studio international de design et d'innovation CRA - Carlo Ratti Associati (Turin et New York) et est directeur du MIT Senseable City Lab.

Joseph Schumpeter, grand économiste autrichien, a écrit que le progrès humain peut être issu de deux voies alternatives : "En faisant des choses nouvelles, ou en faisant des choses qui ont déjà été faites d'une nouvelle manière". Quel chemin nos villes suivront-elles dans un avenir proche ? Pour tenter de répondre à cette question, je pense que nous devons examiner de près deux concepts que nous avons longtemps considérés comme opposés : le naturel et l’artificiel.

À l’ère du digital, le naturel et l’artificiel convergent de plus en plus. Si l’on réfléchit à notre propre corps en tant qu’être humain : depuis au moins une décennie, la grande majorité d’entre nous mène une existence connectée en permanence. Les téléphones portables, les ordinateurs, les tablettes et les bracelets connectés sont devenus des appendices de notre corps, dont nous ne nous séparons plus, même pendant le sommeil. Alors que le naturel se rapproche de l’artificiel, nous sommes déjà devenus des hybrides de technologie et de biologie : des cyborgs.

Il n’y a pas que notre corps qui a changé : les villes et les bâtiments se préparent maintenant à subir une transformation similaire, mais dans le sens inverse. Plus l’Internet des objets devient omniprésent, plus l’artificiel se rapproche du naturel. D’une part, avec l’évolution des technologies numériques, les capteurs, activateurs et autre intelligence artificielle, permettent aux bâtiments de devenir responsive, s’adaptant en temps réel aux conditions environnantes. D’autre part, il existe de plus en plus d’expériences de conception qui intègrent des éléments écologiques, des matériaux organiques ou des solutions d’agriculture urbaine directement dans nos villes.

De la convergence à double sens entre le naturel et l’artificiel, quelque chose d’extraordinaire va forcément émerger. Une nouvelle écologie qui relie les bâtiments, les individus et les villes. Paradoxalement, tout comme nos corps prennent l’apparence de cyborgs, au cœur de nos métropoles, nous nous trouvons plus proches que jamais de la nature. En outre, à mesure que les connexions et les stimuli technologiques de l’espace numérique s’intensifient, notre besoin de connexions réelles dans un espace physique capable de stimuler les rencontres, les échanges et l’expérience, augmente.

Ces dernières années, avec le studio de design CRA-Carlo Ratti Associati, nous avons travaillé sur de nombreux projets qui tentent de rapprocher le naturel et l’artificiel. L’un d’entre eux est VITAE, un nouveau centre de recherche médicale multifonctionnel, qui intègre des bureaux, des laboratoires et des espaces d’expérimentation, en construction à Milan, sur lequel est plantée une vigne de 200 mètres. Nous devons à mon collègue Edward O. Wilson, biologiste à Harvard, l’un des concepts les plus fascinants du monde contemporain : celui de la “biophilie”, la recherche innée de l’humanité pour un un équilibre avec les éléments naturels. Ici donc, cette vigne urbaine devient le pivot de la connexion avec le reste de la ville, en suivant un chemin qui part d’une place publique au niveau de la rue et monte jusqu’au sommet du bâtiment. Le projet, l’un des lauréats du concours international “Reinventing Cities” et développé avec Covivio, prendra place au cœur de Symbiosis, l’un des quartiers les plus stimulants de la capitale Lombarde, non loin de la Fondation Prada.

L’architecture de VITAE prendra forme dans les prochains mois, mais nous espérons déjà aujourd’hui qu’une fois le chantier terminé, chacun pourra de nouveau vivre ensemble, se croiser et échanger, sans crainte. Des deux voies d’innovation possibles esquissées par Schumpeter, la plus attrayante et la plus souhaitable aujourd’hui nous semble être la seconde : faire des choses qui ont déjà été faites, d’une nouvelle manière.