Rien ne se perd, tout se transforme : quand le réemploi passe à l’échelle d’un grand projet immobilier 

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Réemployer plutôt que recourir à du neuf, valoriser plutôt que jeter. Sur le projet Azur - un immeuble de près de 38 000 m² conçu sur-mesure pour accompagner les activités Land and Air Systems (LAS) de Thales – le réemploi n'est pas resté au stade de l'intention. Peinture recyclée, faux planchers réemployés, gaines de ventilation issues de filières de seconde vie ou encore réutilisation de matériaux paysagers : le chantier a multiplié les expérimentations pour réduire son impact environnemental. Un projet pionnier qui illustre la manière dont Covivio fait évoluer ses pratiques de construction et de rénovation, et intègre le réemploi dans ses projets immobiliers.

Pourquoi est-il encore difficile de généraliser le réemploi de matériaux dans les projets immobiliers ? 

Marine Renaud, directrice de projets développement, Covivio : Il existe encore plusieurs freins à l’économie circulaire et en particulier au réemploi de matériaux, à commencer par la réglementation et les assurances. Dès lors qu’un matériau ou un équipement a déjà été utilisé, il faut pouvoir garantir sa qualité, sa conformité et sa durabilité. Cela peut limiter les possibilités, notamment pour des éléments très sollicités. 
Le réemploi souffre aussi encore parfois d’une image de « seconde main », comme s’il s’agissait de récupérer des éléments anciens ou dégradés. Or ce n’est pas le cas : les matériaux sont sélectionnés, triés et reconditionnés. Une fois remis en état, ils peuvent présenter le même niveau de qualité et de garantie qu’un produit neuf.

En quoi le projet Azur a-t-il été un terrain particulièrement propice au réemploi ? 

Marine Renaud : Le projet Azur a débuté dès 2020, à une époque où le réemploi était encore moins présent dans les réflexions qu’aujourd’hui. Nous n’avions pas fixé dès le départ d’objectifs très précis sur le sujet. La démarche s’est plutôt construite progressivement, au fil du projet. 

Nicolas Moreau, responsable de projets développement durable, Covivio : Azur n’est pas soumis à la RE2020 car le projet a débuté avant son application. Néanmoins, nous avons souhaité nous inscrire dans une démarche volontaire équivalente, notamment pour améliorer l’analyse du cycle de vie et réduire le poids carbone du projet. Fort des premières expériences conduites sur de précédents projets Covivio, le réemploi est alors apparu comme une piste intéressante à explorer en lien avec les parties prenantes du chantier. 

Alexis Gastinne, responsable de projet développement, Covivio : Nous avons également bénéficié d’un contexte très favorable avec Thales, qui ne s’est pas montré réticent à la démarche. Les éléments situés dans des espaces non visibles des collaborateurs ou des clients ont été validés, et nous pouvions échanger avec le client pour les éléments plus visibles. 

Eiffage, entreprise générale sur le projet, a également joué un rôle important : l’entreprise a mis à disposition une personne dédiée à la démarche économie circulaire sur le chantier, qui a notamment prospecté différents gisements de réemploi et proposé des solutions auxquelles nous n’avions pas forcément pensé au départ. 

Quelles solutions de réemploi ont été mises en œuvre sur Azur ? 

Marine Renaud : Parmi les expérimentations les plus significatives, il y a le réemploi des gaines de ventilation. L’objectif initial était de récupérer cinq kilomètres de gaines, mais nous en avons finalement trouvé suffisamment pour en poser environ 1,2 kilomètre. Cela reste une quantité importante et surtout une expérience intéressante, car nous avons dû aller chercher des gisements sur différents chantiers. 

Nous avons également réemployé du faux plancher, des gravillons et des dalles de ciment provenant de chantiers extérieurs. Les portes de sanitaires constituent un autre exemple : environ 350 façades de portes ont été réemployées, puis recouvertes d’un nouveau stratifié correspondant aux attentes du client. Le résultat est totalement intégré à l’aménagement : il est impossible de distinguer ces portes d’éléments neufs. 

Alexis Gastinne : Un autre exemple intéressant est celui des pierres meulières. Lors des terrassements, de gros blocs de meulière ont été excavés. Plutôt que de les évacuer, ils ont été conservés sur site, nettoyés et réutilisés dans les aménagements paysagers du projet. C’est une forme de réemploi particulièrement vertueuse puisqu’elle permet de réutiliser directement une ressource présente sur le site.

Peut-on vraiment planifier le réemploi à l’avance ? 

Marine Renaud : C’est tout l’enjeu. Le réemploi reste aujourd’hui largement une question d’opportunité. Il faut que le bon matériau soit disponible, au bon moment, dans la bonne quantité et avec le bon niveau de qualité. 

Prenons les sanitaires : nous avions identifié cette piste, mais nous n’avons pas trouvé de gisement suffisamment important au moment où nous en avions besoin. Et si le matériau est disponible trop tôt, il faut pouvoir le stocker. Cela suppose donc une véritable organisation logistique. 

À l’inverse, certains matériaux sont aujourd’hui relativement faciles à identifier. C’est le cas du faux plancher ou de la peinture, pour lesquels des filières existent déjà. L’objectif est donc de constituer progressivement une sorte de socle de solutions que l’on puisse intégrer systématiquement aux projets, puis de saisir les opportunités au fur et à mesure. 

Une idée reçue est que le réemploi coûte plus cher que le neuf. Qu’en est-il réellement ? 

Marine Renaud : Souvent, oui, le réemploi coûte plus cher. C’est un point important à expliquer. Le neuf bénéficie de filières très standardisées et industrialisées. À l’inverse, le réemploi implique de rechercher les gisements, de déposer les éléments avec précaution, de les transporter, de les stocker éventuellement, puis de les trier et de les reconditionner. Toutes ces étapes ont un coût. 

Nicolas Moreau : L’enjeu est donc aussi de participer à la création et à la structuration de ces filières.  Plus le réemploi sera pratiqué, plus les acteurs seront nombreux et les processus organisés. À terme, l’objectif n’est pas nécessairement que le réemploi soit systématiquement moins cher que le neuf, mais qu’il puisse devenir économiquement comparable. 

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience pour les futurs projets de Covivio ? 

Alexis Gastinne : Le premier enseignement est qu’il faut développer les échanges entre les chantiers. Le meilleur scénario, c’est parfois un matériau disponible sur un chantier de curage à quelques kilomètres d’un chantier en construction, exactement au moment où celui-ci en a besoin. Le faux plancher récupéré sur un chantier à Vélizy en est un bon exemple. Il a pu être nettoyé et réutilisé immédiatement sur le projet. 

Marine Renaud : Le réemploi constitue une compétence transverse que les équipes acquièrent, consolident et enrichissent au gré des projets. Nous avons déjà commencé à travailler de cette manière, en partageant les expériences entre les équipes et les chantiers. L’idée est de faire du réemploi une composante naturelle des projets, et non plus une démarche exceptionnelle. 

Le réemploi peut-il devenir un véritable levier de la stratégie environnementale ? 

Nicolas Moreau : Oui, même si tous les projets ne permettent pas d’obtenir des gains spectaculaires. Le réemploi contribue à réduire les besoins en nouvelles ressources et peut également limiter les transports lorsque les gisements sont locaux. L’économie circulaire est d’ailleurs un des leviers principaux identifiés dans le cadre de notre analyse des impacts, risques et opportunités liés à la nature.  

Il faut une conviction pour se lancer dans le réemploi. Conviction qu’en participant aujourd’hui à impulser une démarche de réemploi, les filières se structureront pour permettre d’améliorer l’identification des gisements et la rentabilité de ces opérations en comparaison à du neuf. 

Alexis Gastinne : Il y a enfin un changement de culture à accompagner. Le réemploi ne doit pas être considéré comme une contrainte ou comme une solution de second choix. C’est une nouvelle manière de concevoir les projets, qui nécessite de raisonner différemment sur les matériaux, leur disponibilité et leur durée de vie. 

Marine Renaud : Et même lorsqu’un projet ne permet pas de réaliser des gains environnementaux considérables, cela reste une démarche utile. Chaque opération permet de progresser, d’acquérir de l’expérience et de faire évoluer les pratiques. C’est cette accumulation d’expériences qui permettra, demain, de passer d’une logique d’opportunité à une économie circulaire davantage structurée.